bureau en bois. Photographie Noir et blanc. Lampe ancienne.
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Assise à un bureau, je ne suis pas handicapée ; je pars à armes (presque) égales.

Les contraintes physiques ont réduit mes choix. On me refusa même de candidater au concours de professeur des écoles : « Pour découper et pour le sport. » Les déplacements lointains étaient à éviter (exit le journalisme, le monde de l’édition et tout ce qui aurait nécessité Paris). Je gardais (et garde encore) une crainte de m’éloigner de mes proches, de celles et ceux qui peuvent répondre présents en cas de petite galère. Un reste de peurs d’enfant. Un blocage.

Les études d’Histoire et les premières années de travail ont été un vecteur d’émancipation. Un affranchissement social : j’étais la première de ma famille proche à poursuivre des études supérieures. Une émancipation physique et intellectuelle. Les blocages psychologiques restaient pourtant, et restent encore très forts. Marcher en public, monter sur une estrade sont des freins, inexplicables aux yeux des autres. Paradoxe, je suis devenue enseignante. Mais je m’habituais aux regards des élèves sur mon bras (il se plie involontairement quand je suis stressée, émue ou gênée). Et j’avais un poste adapté.

bureau

Photo de Pere Romero Alonso sur Pexels, éditée en NB avec Snapseed.

Curieux blocages alors que « j’ai l’air » à l’aise. Mon refus d’être dans le staff de l’Amicale du collège n’était pas un désintérêt ni seulement la fatigue. Non. La raison, impensable pour mes collègues, était les déplacements, un micro à la main lors d’une fête de fin d’année, devant une cinquantaine de personnes. J’ai caché mes blocages, rationnellement ridicules.

Lorsque j’étais étudiante, les exposés étaient une torture. Je sentais tous les regards braqués sur mon bras. Quinze ans plus tard, une ancienne étudiante de ma fac me dit se rappeler encore mon exposé de Géographie physique. Je lui en demandais la raison, persuadée que mon stress ou sa compassion devant un quelconque aspect de mon handicap expliquait la persistance du souvenir. Quand je t’ai écoutée, me répondit-elle, je me suis dit : si c’est ça qu’il faut faire, je ne vais jamais y arriver !

Je compris alors ceci. Le handicap peut rendre égocentré. Aveuglée par l’auto-dévalorisation, j’en oubliais les blocages des autres. Aussi peu rationnels, mais bel et bien présents.

Depuis, j’ai mûri, mais je suis toujours plus à mon aise lorsque je suis cachée derrière mon bureau.

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