Une femme s'avance dans un bois et arrive devant une haute haie. Au-delà de la haie, une étrange lueur.
Dans

Le bitume du parking fond en mélasse sombre. Marianne slalome avec son caddie. Le téléphone vibre. Papa encore ? Non, le rappel du cadeau à acheter pour sa collègue Délia. Ses neurones calent la virée à la bijouterie le lendemain, entre la sortie des classes et la rencontre avec l’auxiliaire de vie de son père. Vendredi soir, elle aura le cadeau, et, récompense, une soirée dance floor entre copines.

Le trajet est rapide, elle entre déjà dans le lotissement. Un trait de lumière attire son regard. Il provient du petit bois d’à coté et transperce la lisière des arbres jusqu’au pare-brise de la voiture. Marianne relève ses lunettes de soleil pour l’observer. La lumière se transforme, moins vive, patiente.

*

Matthieu rentre du foot et l’aide à ranger les courses; il est à cet âge béni où la moindre mission confiée par un adulte est un défi à relever. Marianne en profite pour cuisiner sa part du repas du soir ; Vincent complétera avec une grillade. Leur aînée, Maud, est comme toujours enfermée dans sa chambre.

— Matthieu ? Je mets le gratin au four. Tu pourras l’arrêter à 17h50, s’il te plaît, si je ne suis pas encore revenue ? Je vais faire un tour dans le petit bois d’à côté.

— Bin, pourquoi ?

— « Bin », pour que tu puisses arrêter le four comme un grand !

Elle ébouriffe ses cheveux fins et le serre contre elle.

— OK. Tu sais, au foot…

— On en parle tout à l’heure, mon cœur, en allant chez le dentiste, d’accord ?

*

Le petit bois est à 200 mètres. Quelques arbres épargnés pour cacher aux riverains la zone commerciale. Marianne y est venue deux ou trois fois quand ils se sont installés, il y a dix ans. Depuis longtemps, elle ne le voit même plus.

Quand elle sort de la maison, le trait de lumière vient de nouveau la cueillir. Elle accélère le pas. Dès les premiers arbres franchis, les bruits de voitures sont étouffés. Restent les craquements des feuilles sous ses pieds et autre chose, un murmure semblant venir de la lumière.

Le bosquet est beaucoup plus grand qu’elle ne le croyait ; elle perd un peu ses repères. D’instinct, elle oblique vers un sentier enseveli sous les fougères. Soudain, elle se retourne, hausse les sourcils, incrédule, regarde encore devant, puis derrière. La lumière s’arrête à elle, est là pour elle. Tout le reste est sombre.

En arrivant devant une haie de ronces, elle entend la mélopée, grave et profonde comme celle d’un chœur antique. Dans une zone moins compacte de la haie, elle tente de se frayer un passage, mais les aubépines la griffent, la testent. Marianne pousse un soupir de découragement. Des larmes lui viennent, sans qu’elle comprenne pourquoi. Au même instant, la brèche s’ouvre comme des lèvres. Des branches mordent encore sa poitrine, des épines piquent encore ses chevilles, mais Marianne parvient à se faufiler, absorbée par quelque chose.

La clairière.

Un peu étourdie, elle se laisse glisser sur un lit de mousse ; l’air chargé de chlorophylle coule dans ses poumons. Elle ferme les yeux en souriant, et s’abandonne. La clairière se glisse contre elle, explore ses jambes éraflées, renifle ses cheveux décoiffés. Les chênes l’observent avec insistance. L’humus palpe ses fesses, ses hanches, ses épaules. Et la reconnaît.

*

Dans la profondeur du sol, Marianne imagine les galeries secrètes, les nappes d’eau pure, les crevasses. Dans l’épaisseur de la forêt, des touffes d’herbe drue jusqu’aux cimes frémissantes, tout un univers s’ouvre, de feuilles et de velours, d’écorces et de peau nue, de sève et de braise, d’animaux qui furètent.

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