3 fourmis sur une feuille avec des gouttes d'eau. Noir et blanc
Dans

À 12 ans, j’ai perdu ma moitié.

Depuis l’enfance, prémonition peut-être, le soir, la mort rôdait. Et mes yeux grand ouverts la guettaient jusque tard, pour ne pas m’endormir, ne pas encore mourir, pas dans ce lit d’enfant, pas sans avoir vécu.

J’ignorais les fourmis. Pourtant, elles sont venues. Ont grignoté mes doigts, ma main, mon bras, mes orteils, mon pied, ma jambe, dissolu ma moitié.

Et moi, dans l’ambulance, je m’accrochais. À la vie, à ma mère, à sa main, à sa voix : “ Je veux pas qu’ils m’endorment, maman”,  » Est-ce que je vais mourir, maman ?”

Le réel détraqué, la sirène, le brancard, le visage affolé de ma mère tandis que je glissais. Et sa voix lointaine qui peut-être mentait. “Ça va aller. Tu ne vas pas mourir, ils vont bien s’occuper de toi… ”

Un brusque effondrement. Je n’imaginais pas l’inlandsis en sursis. Était-ce ma moitié, soudainement glacée, s’effondrant dans la mer, ou bien mon être entier en train de se dissoudre ?

Des sons sourds, des blouses, un scanner, puis plus rien. Les fourmis disparues, ne restaient qu’une absence, un silence, un coma.

Et peu à peu sans doute, émerger sans y croire. J’ai perdu ma moitié. Pourquoi moi ? Pour toujours ?

Line Marsan

Auteur/autrice

line.marsan.autrice@gmx.com

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