Épisode 4 : Là où ça pique
Devenue hémiplégique en juin, j’ai voulu retourner à ma scolarité dès septembre et ce fut un échec total. Les escaliers m’étaient un Everest, les changements de salle des avis de tempête. Non attendue, non accueillie, j’ai lâché la corde. Pas grave ? Non, bien sûr, priorité kiné. Pourtant, l’année suivante, de retour en Quatrième, je ne connaîtrai plus personne dans ma classe. Et la plupart de mes anciens copains et copines m’aura déjà oubliée.
Isolée, mal dans ma peau, je traînais sans entrain mon corps atypique. L’estoc des moqueries me piquait droit au cœur. L’Histoire et le Français m’enthousiasmaient. Je délaissais mon corps pour l’intellect. Le sport arriverait dans ma vie beaucoup plus tard.
Moqueries de certains élèves aussi, bien sûr. Découverte des gradations de l’empathie humaine. Ainsi ce Beau Gosse de ma classe, adulé de toutes et tous, dont les mots et le regard ont toujours été doux et… normaux. Son naturel et son humanité ont adouci mes jours.
En décembre 1987, viennent l’opération neurologique, très risquée, et le crâne rasé. Retour au collège en perruque. Une enseignante — personne ne l’avait-il donc mise au courant ? —, alors que je bavardais un peu trop dans le couloir, n’a trouvé rien de mieux que de me tirer les cheveux. Donc ma perruque. Soudain de guingois, ridicule et risible. Travesti dévoilé. Et cet autre professeur, quand je suis revenue en cours enfin débarrassée de ces faux cheveux mais avec une coupe ultra-courte, de s’écrier : « P., vous y êtes allée fort ! » Rires des élèves.
Aujourd’hui l’école inclusive est en marche, imparfaite certes, mais nous revenons de loin. Des enseignants rament avec l’inclusion. Avec des classes lourdes, des programmes lourds, de nombreux élèves en difficulté, l’adaptation des consignes, des exercices et de la transmission est une charge mentale supplémentaire. Bien souvent ils ne se sentent « pas à la hauteur » face aux élèves en situation de handicap. Je rends ici hommage à leurs efforts incessants, aux réunions multiples, à leurs remises en cause. L’école inclusive, ce sont des traumatismes en moins.
Enseignante à mon tour, à chaque rentrée scolaire, j’expliquais brièvement mon handicap à mes élèves. Et leur promettais qu’ils finiraient par « l’oublier ». L’habituation du regard est aussi l’une des clés de l’inclusion. De jour en jour, cela s’accomplissait : je devenais « leur prof d’Histoire » et pas « leur prof d’Histoire handicapée ». Je le voyais dans leurs yeux. Ou je pensais le voir : c’était déjà beaucoup.
Auteur/autrice
line.marsan.autrice@gmx.com
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