monolithe en noir et blanc

Il est des moments où je deviens monolithe. Bloc figé, aux lignes de faille récurrentes.

Le trajet en bus a longtemps été un de ces moments incompréhensibles. « Pourquoi ne demandes-tu pas à quelqu’un de te céder sa place ? » Parce que. Blocage. Et voyage debout en attendant un siège libéré. Ce manège a duré des années, au cours desquelles j’ai détesté méthodiquement les chauffeurs oublieux des humains transportés.

monolithe en noir et blanc

Photo d’Alfo Medeiros, sur Pexels

Au lycée, un épisode plus étrange encore est survenu. Une star de l’époque faisant un concert dans notre ville, les copines y allaient ensemble. Les médecins me déconseillaient les spots clignotants ; la zone lésée et épileptogène de mon cerveau y était trop sensible. Une de mes copines, sans me le dire, obtint du chanteur que j’assiste aux répétitions de l’après-midi. Incroyable ! Sauf que.

Devant la salle de concert, en découvrant la surprise, je n’ai pas pu descendre de la voiture. Blocage. Total. Crise de larmes, crise d’hystérie, dirait-on. Ma timidité maladive s’y mélangeait. Des peurs aussi, peur des spots, du bruit, d’être là toute seule. Surtout, une sorte d’écœurement d’être la personne handicapée qui débarque là parce que handicap il y a, parce que compassion il y a. Je n’ai pas pu.

La copine s’est sentie trahie ; nous nous sommes éloignées définitivement. Plus jamais je n’ai supporté d’écouter ou de voir ce chanteur. Mes goûts musicaux s’en sont mieux portés. Mais, la honte d’avoir « fait ça » à cette copine reste gravée en moi.

Des années sont passées. D’innombrables trajets en bus et en métro. De temps en temps, j’ai osé demander une place assise, les jours où j’étais « bien dans ma peau ». Puis de plus en plus souvent, et aujourd’hui, presque systématiquement. À chaque fois, cette demande reste désagréable.

Arrivée à la quarantaine, une boutade m’est venue en tête, entre autodérision et provocation :

« Tu veux que je t’explique la psychologie d’un handicapé en deux phrases ?

(La personne répond forcément oui à cette fausse question.)

« L’handicapé veut absolument que l’on oublie son handicap.

L’handicapé ne veut absolument pas que l’on oublie son handicap. »

Je ne sais bien évidemment pas si toute personne handicapée a ces deux attentes contradictoires. Chez moi, en tout cas, cela donne à peu près ceci. Dans la rue, j’aimerais que les regards ne fixent plus ma main (= oubli), mais j’aimerais aussi que l’on ne me bouscule pas comme une personne valide (= y penser quand même). Dans le bus, j’aimerais que les personnes valides vérifient si, parmi les nouveaux venus, une personne handicapée ou âgée ou enceinte… a besoin d’une place assise (= y penser), mais sans avoir à le quémander. Dans l’anecdote de lycée, j’aurais voulu que l’on oublie mon handicap, que l’on ne m’impose pas, par surprise, de le regarder en pleine face.

Ma boutade a éclairé de ses mots provocateurs mes lignes de faille : un peu de lumière les traverse désormais. Cela reste incompréhensible, mais je me comprends mieux.

2 commentaires

  1. Merci pour ce texte puissant, Line.
    Il illustre parfaitement ce malaise français face au handicap : cette tendance à l’évitement ou à l’invisibilisation, souvent par maladresse ou par peur de se confronter à sa propre fragilité.
    On sent bien cette tension entre le besoin d’accessibilité et le refus légitime d’une pitié qui enferme.
    Si je regarde les sociétés scandinaves qui misent sur une normalisation absolue où le handicap disparaît derrière l’autonomie, ou certaines cultures méditerranéennes comme l’Italie ou la Grèce, qui ont un regard plus direct et une solidarité plus spontanée, je me dis qu’il y a encore du chemin à parcourir chez nous.
    Ton témoignage pointe ce regard social et revendique une place simplement normale, sans être teintée de compassion forcée.

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line.marsan.autrice@gmx.com

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