Image générée par IA. Comme une photographie réaliste en noir et blanc. Un miroir embué. On aperçoit un déporté au corps très maigre
Dans

Contexte :

Jeu créatif PanodysseySpark . Le phrase dont on devait s’inspirer ou replacer dans un texte :  » Il a posé sa main sur le miroir embué et a senti, sous la glace, une peau chaude qui attendait depuis toujours qu’on lui vole son reflet. » Elle m’a posé problème. Mais m’a finalement guidée vers l’Histoire. Mais je ne suis pas tout à fait satisfaite de mon texte. J’y reviendrai peut-être plus tard.

Le texte, courte nouvelle ou instantané historique :

Hôtel Lutetia, Paris, début mai 45. On m’a dit le jour exact, j’ai déjà oublié. Devant la bâtisse de luxe, les trois autobus viennent de se garer, déjà assaillis de mains, de visages, de sourires, de larmes. Aidées par deux scouts et deux infirmières, nos carcasses glissent tant bien que mal vers le trottoir. Tout autour, le boulevard et ses bruits me transpercent.

vue d

Vue d’ensemble de l’ôtel Lutetia en 1945 (source : lutetia.info)

Après avoir franchi les portes tournantes, le hall est comme un rêve sur fond de cauchemar. Un espace immense, du marbre et des colonnes. Une partie de moi aperçoit tout ce faste, l’autre ne voit rien, ne sent plus rien, dans son au-delà de fatigue, bousculée par les va-et-vient, les interpellations. « Vous venez de Buchenwald ? Gaston Pradelle y était, on me l’a dit, vous l’avez vu ? » « Connaissez-vous François Delaume, François, un grand roux charpentier ? » Cela résonne drôlement après deux années de matricule. Bien sûr, on se disait nos prénoms, même parfois nos noms. « Des François, il y en a eu plusieurs, mais je ne sais pas si c’était le vôtre », je réponds. Enfin… J’imagine dire ces mots à la dame inquiète, mais peut-être bien que rien n’est sorti, elle est déjà partie vers un autre.

Après l’enfer, après l’espoir, après le train et l’autobus, tout se relâche. Cette force qui m’a tenu debout cherche un coin de tapis pour y dormir mille ans. Mais il y a un bureau, puis un autre, un interrogatoire, et un autre tout comme. Il faut parler du camp, qui faisait quoi, comment, et dire qui l’on est, même si on ne sait plus. Crainte de collabos ou de nazis enfuis mêlés à ces fantômes. Chaque jour, ils en trouvent. Alors, empreintes digitales, et redire mon nom, et puis celui du camp, des commandos, et d’où je suis venu, et quand j’ai été arrêté et pourquoi. Je dis communiste, je dis résistant, comme si j’étais coupable. Tout ça dans le salon de thé, sous lustre de cristal.

On quitte nos tenues rayées pour l’épouillage et l’aspersion de DTT, comme des bêtes encore, mais moi, je n’y suis plus. Je flotte vers Suzanne et ma toute petite. Toute la France à traverser pour les retrouver. En aurais-je la force ? Certains sont morts au camp après l’arrivée des Américains. D’autres partent en urgence vers l’hôpital. Je ne suis pas bien vaillant ; faudrait pas lâcher prise.

L’ascenseur électrique me transporte vers le cinquième étage, une chambre de luxe transformée en dortoir. D’emblée, mes yeux lorgnent le tapis. Trois autres gars sont là, comme dans un brouillard ; j’imagine un sourire.

L’infirmière me parle de « bain », comme elle dirait la lune, me guide vers une autre pièce. Une salle de bains, jamais vu ça de ma vie. Et là tout de suite, le luxe, la baignoire immense, de cuivre, on dirait bien, et de l’eau fumante venue d’un robinet.

Elle m’aide à franchir le bord et à m’asseoir dans le nid tiède. Je vais m’évanouir. Mes yeux ne peuvent pas rester ouverts. Je perçois vaguement la caresse du gant. J’en oublie la main qui fait le geste. Cette délicatesse me bouleverse. J’ouvre les yeux pour remercier et je la vois, la demoiselle, pleurer tout doucement, pour ne pas me gêner. « C’est mon premier jour », elle dit pour s’excuser. Je lui impose ça, à cette jeune fille. L’eau tiède, j’en veux plus. Une sale idée s’est fourrée dans ma tête : me voir. Je dois me voir !

L’infirmière me sèche lentement, comme si elle craignait d’emporter des lambeaux du peu de chair restante. Être seul un instant, je demande. Elle me montre la tenue civile et s’en va.

Image générée par IA. Comme une photographie réaliste en noir et blanc. Un miroir embué. On aperçoit un déporté au corps très maigre
Image générée par l’IA de Canva, sur prompt de l’autrice.

La porcelaine du lavabo est si belle que m’appuyer dessus est comme un sacrilège ; pourtant, il le faut bien, je ne tiens pas debout. Au-dessus, la buée recouvre le miroir immense. Depuis plus de deux ans, de mon visage je n’ai vu qu’un éclat, au hasard d’une vitre.

J’efface la buée, et l’image apparaît. J’ai pourtant vu les autres. Mais, je ne le reconnais pas, celui du miroir. Ses yeux exorbités, profonds dans les orbites, sa bouche sans lèvres et ces joues de cadavre mangées de l’intérieur. Ça monte en moi, la honte. D’en être revenu quand d’autres y sont restés, de m’être laissé faire là-bas et puis ici, d’avoir imposé ce corps à la jeune infirmière, de l’imposer bientôt à Suzanne. Je défie son regard vide, à celui du miroir. Le salaud, il veut lui faire ça. Ma main, plus tout à fait la mienne, se lève vers lui, étouffe son visage. Sur miroir biseauté, salle de bains de luxe, à l’hôtel Lutetia, début mai 45.

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line.marsan.autrice@gmx.com

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