montres molles détail du tableau de Dali La Persistance de la mémoire
Dans

Contexte

Sur Panodyssey, réseau littéraire, Harold Cath a proposé un jeu d’écriture, intitulé Tic tac, avec les consignes suivantes: 1500 mots maximum, une chute inattendue, le temps s’écoule trop vite, serai-je là à temps?

Je n’ai pas cherché un thème. Un thème est venu à moi. Un homme très important dans ma vie. Le regretté Marc M. La phrase éponyme, elle, est de Gilbert M.

Nouvelle : « Être à l’heure, c’est déjà être en retard »


8 h 35. Le long gosier de l’escalator avale et régurgite le flux des travailleurs, des étudiants, de ceux qui en sont. Dans sa veste bleu-gris, bien droit, le regard absent, Christophe suit le flot descendant vers les entrailles du métro. Il n’a pas mis de cravate. Beaucoup de garçons la portent, parfois avec élégance. Sur lui, cela ferait « has been ». La tenue achetée quelques jours plus tôt le rajeunit, a dit Sophie ce matin.

Il est parti en avance. Sa montre indique 8 h 36. Toute sa vie, la phrase fétiche de son père l’a accompagné, d’abord par contrainte, puis par adhésion : « Être à l’heure, c’est déjà être en retard. » Plusieurs fois, elle lui a sauvé la mise. Ses affaires étaient déjà prêtes hier soir : vêtements repassés, sacoche vérifiée.

La rame de métro arrive ; les corps s’y engouffrent.


8 h 38. Il n’a pas pris le métro le matin depuis longtemps. Depuis 11 mois et 12 jours. Toutes ces vies pendulaires le déprimaient. Il n’était attendu nulle part.

Aujourd’hui, on l’attend. Dans 52 minutes. Il devrait y être avec 20 min d’avance. C’est bien, c’est ce qu’il faut. Il pourra se détendre et se concentrer, se rafraîchir.

Des mois qu’il espère passer le cap, avoir une réponse, obtenir un entretien d’embauche. Des mois sans rien. Les jours le rongent. Le chômage est devenu son ennemi intime. Mais c’est arrivé, c’est aujourd’hui.

8 h 42. Il consulte sa montre, il ne voit rien autour de lui. N’entend rien. Déjà tendu vers l’échéance. Ils sont probablement encore deux ou trois en lice, mais son CV, ses compétences et son expérience correspondent exactement à la fiche de poste. L’appel téléphonique était encourageant.

Surtout ne pas montrer. La vulnérabilité est un repoussoir, il ne le sait que trop bien. Son avenir est en jeu, son couple, sa vie peut-être ; de cela, il ne doit rien montrer. Son corps se crispe, déjà prêt au combat. Il est tonique, musclé grâce au sport des derniers mois.

8 h 45. Le grondement étouffé du métro. Les visages fermés, irréels, inconsistants.


8 h 47. Station suivante. Un amas de corps envahit la rame. Christophe est cerné. Des odeurs de transpiration, de parfum sucré, un coude dans les côtes, un bras à hauteur des yeux. Il y en a partout. Des corps, des corps partout. Il manque d’air. Son cœur cogne. Et ça monte, ça monte. Ça lui parcourt l’échine, ça s’agrippe à son cou, ça se colle à son torse, ça lui tord les boyaux. De l’air ! De l’air ! Il ouvre la bouche, sa vue se trouble. La pieuvre enserre sa tête. Personne ne voit qu’il suffoque. Personne.

La crise de panique le jette sur le quai. Ses jambes ne le portent plus.


L’heure a tourné. 8 h 58. Christophe est assis à l’écart. Il résiste de toutes ses forces au besoin de sortir à l’air libre. Il doit reprendre ce fichu métro. RespireRespireEncore un peu. Deux rames sont passées, une autre est en approche.
Il pense à Sophie qui a prévu un bon vin s’il obtient le poste, Sophie, qui n’a même plus envie de lui. Parce qu’il se sent impuissant. Parce qu’il l’est devenu. Ou c’est tout comme. Il faut qu’il y aille, il faut qu’il décroche cet emploi. Il se sentira fort, il servira à quelque chose.

9 h 03. Il est encore dans les temps. Une nouvelle rame s’arrête. Il trouve même une place assise.

5 secondes. 10 secondes. Les portes ne se referment pas. On se regarde, on vérifie qu’aucun sac ne gêne la fermeture. Mais non.

Dans Christophe, ça s’effrite. Il ne sait pas quoi faire. Mais la plupart des passagers ne bougent pas ; ils attendent.

Si dans 3 min le métro n’a pas démarré, il ira en courant à ce fichu rendez-vous. Et je serai à l’heure, nom de Dieu !


9 h 05. Les portes se ferment, le métro démarre. La montre est implacable. Christophe calcule : le temps de trajet jusqu’à la station Basso Cambo, le temps de marche jusqu’à l’entreprise. En ne traînant pas, il peut le faire.


9 h 14. À l’air libre.

La crise de panique l’a épuisé. Il accélère le pas ; son cerveau aussi. Il révise ce qu’il faudra répondre à telle ou telle question. Ce qu’il ne faudra surtout pas dire. Il a 56 ans, la concurrence est rude. Qu’ils le prennent, ils verront ce dont il est capable ! Et s’il faut s’avilir, flatter, remplir des tableaux Excel à la pelle, il le fera. Pour Sophie, pour leurs deux fils qui s’inquiètent, pour lui. Pour moi, nom de Dieu !


9 h 24. Le bâtiment est en vue. Christophe accélère encore, pénètre dans le hall, monte dans l’ascenseur, arrive au 4e étage, trouve l’accueil de l’entreprise. Il est en sueur, mais tout va bien, tout va bien. Si seulement il pouvait aller se rafraîchir avant le rendez-vous ! Juste une minute ou deux.


9 h 28. La secrétaire est au téléphone. Elle ne lève pas les yeux vers lui. Il attend.

9 h 29. Il décline son identité, rappelle le nom de celui qui l’a convoqué à 9 h 30. La secrétaire a une réaction bizarre. Elle s’agace :

— Comment ? Mais je ne comprends pas. Vous n’avez pas eu mon mail ? Je vous l’ai envoyé hier à 18 h 30.

Christophe se raidit. L’angoisse l’attrape à la gorge ; les mots ont du mal à passer.

— Non, je n’ai pas vu votre mail. Qu’est-ce qui se passe ? Le rendez-vous est reporté ?

— Non, ce n’est pas ça, répond la secrétaire, sur la défensive.

Et, sans même voir qu’elle le lacère, elle lui lance :

— La candidate d’hier a été retenue. Elle correspond exactement au profil recherché. Le recrutement est terminé.

Les mots sonnent comme un mauvais dialogue, dans une mauvaise série. Christophe regarde sa montre : 9 h 30.

Il devrait crier, tout casser. Mais un rire désespéré lui monte aux lèvres tandis qu’il murmure : Être à l’heure, c’est déjà être en retard.

Line Marsan

Pour lire mon autre nouvelle: « Je pourrais le tuer »

Auteur/autrice

line.marsan.autrice@gmx.com

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