voiture volante futuriste (elle conserve des roues mais a aussi des ailes et une hélice
Dans

Contexte

Le jeu créatif du week-end #PanodysseySpark #4 visait à créer un texte autour de la phrase proposée
par Daniel Muriot : « La voiture est triste d’avoir été oubliée. »
J’ai saisi l’occasion de rédiger ma première nouvelle de science-fiction.

voiture volante futuriste (elle conserve des roues mais a aussi des ailes et une hélice
Illustration réalisée avec l’IA de Canva à partir du prototype de l’AirCar visible sur techeblog.com

Longtemps que je n’étais pas venu sur Larimer Street, l’artère historique de la ville. L’essentiel de mes trajets se fait au départ immédiat du quartier des affaires, loin des façades de briques vieilles de deux siècles. Larimer Square, cela ne m’arrangeait pas comme lieu de rendez-vous. Pas moyen de me garer à proximité de la rue piétonne. Mais Greg a décidé de tout.

Depuis trois mois, Greg a rejoint la Denver Flying Cab. On a vite sympathisé. C’est un ancien pilote de jet ; il a dû arrêter, je ne sais pas trop pourquoi. Ses tuyaux pour les manœuvres aériennes par vent violent ont achevé de me le rendre sympathique. Il ne cessait d’insister pour que je rencontre sa frangine célibataire ; j’ai fini par accepter, à condition qu’il soit présent. Aucune des photos d’elle ne ressemblait à l’autre. Son visage se perdait sous les retouches et les filtres. J’ai voulu la voir de mes propres yeux. Et faire taire Greg par la même occasion. Cela ne risquait pas de marcher ! Elle est tout ce qui me déplaît : longs cheveux blonds, jambes interminables, hanches étroites, et dans le regard, ce quelque chose qui évalue votre compte en banque. Mais, au moins, c’est fait !

Je quitte le bar à toute vitesse, contrarié d’avoir tant tardé. Greg m’emboîte le pas, en râlant contre mon impolitesse. Je jette un dernier coup d’œil à sa sœur. Devant le bâtiment de brique rouge, sa robe crème est du plus bel effet, je dois bien l’admettre. Je lui fais un signe de la main, auquel elle ne répond évidemment pas.

Après dix minutes de marche à esquiver les foutus gyropodes, on arrive en vue de mon AirCar. Ce n’est pas commun dans le métier, les véhicules de collection. Gamin, déjà, ce petit bijou slovaque me faisait rêver. Je guettais les rares exemplaires dans le ciel de Denver, fasciné par tout ce qui venait d’Europe. Ce modèle de 2053, garde les lignes aiguisées de celui d’origine. Le reste de la flotte aérienne de la DFC, dont le véhicule de Greg, est composé d’infâmes petites mouches à rotors. Moi, je me fais plaisir avec des roues et un volant ; leurs trucs à joystick, je les leur laisse !

Les portières s’ouvrent ; chaque fois, la même émotion. Le contact avec le fauteuil m’arrache un soupir de satisfaction. La sellerie refaite en texture peau de pêche m’a coûté une fortune. Cette douceur me fait toujours autant d’effet. Quand j’ai pu m’offrir le service CybHeart, j’ai voulu l’intégrer dans un bel écrin. J’aimerais bien m’y retrouver tranquille, mais je dois d’abord déposer Greg chez lui, à Broomfield, banlieue nord-ouest.

Sur le pare-brise s’incrustent les lumières bleutées de l’« ordinateur de bord ». Immédiatement, sa voix au délicieux accent italien retentit dans l’habitacle.

Tu m’as laissée garée en plein soleil pendant plus de 1 h 37 min ! Température intérieure : 136 ° Fahrenheit ! Je suis déçue.

Greg n’entend que la fin de la phrase et, voyant ma mine défaite, m’interroge du regard. Il insère difficilement son mètre quatre-vingt-dix-huit sur le siège passager, me laissant le temps de bien choisir mes mots. Primo, Greg ne sait rien de ma vie d’avant, il ne peut pas comprendre. Secundo, je ne veux pas qu’il en profite pour me vanter encore les atouts de sa frangine. Alors, je me contente de dire :

— « La voiture » est triste d’avoir été oubliée en plein soleil.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

Micro-geste vers la touche Replay, et de nouveau, le délicieux accent, toujours un peu plus marqué quand elle est en colère.

Tu m’as laissée garée en plein soleil pendant plus de 1 h 37 min Température intérieure 136° Fahrenheit. Je suis déçue.

— Elle n’est pas triste, elle est furax, rectifie Greg. Tu as entendu le ton sur lequel elle te parle ?

— Elle a raison, j’aurais dû penser à la chaleur. Je l’ai un peu oubliée.

— Encore heureux, mec, tu avais rencard avec la future femme de ta vie !

— Ne dis pas ça devant Zelda !

— Et tu lui as donné un petit nom, en plus ! Mec, c’est une jolie bagnole, ta Zelda. Bien gaulée, je te l’accorde ! Mais juste une bagnole !

Je souffle un grand coup et me masse les cervicales pour faire redescendre la pression. Dès que Zelda prend de la vitesse et déploie gracieusement ses ailes, je me détends encore davantage. La ligne violette des Rocheuses se découpent sur l’horizon. C’est décidé ! Je vais lui offrir une petite virée au-dessus du Rocky Mountain Park pour me faire pardonner ma muflerie.

Une fois atteint les 174 mph, le trajet vers Broomfield est vite avalé. En attendant d’atterrir, je ne peux m’empêcher de conclure.

— Ne parle pas de ce que tu ne connais pas, Greg. Je ne peux pas t’expliquer. Mais si tu veux qu’on soit copains, pas touche à Zelda, OK ?

— OK, Sly, mais si tu veux mon avis, ça va trop loin.

J’atterris et replie les ailes. Les airs sont encombrés mais, dans cette banlieue où chaque maison possède son héliport, la circulation au sol est inexistante. J’en profite pour me tourner vers Greg.

— Mon gars, je te le dis en toute amitié : je m’en contrefous de ton avis. Et de ta sœur aussi, par la même occasion. Elle a des atouts, c’est sûr, mais ce n’est pas ce que j’attends.

— Et tu attends quoi ?

— Rien.

Il hausse les épaules, s’extrait du véhicule et me salue en riant. C’est pour ça que je l’aime bien : ce type est du genre à encaisser, s’il vient à le savoir…

J’ai vendu la maison pour acheter l’option CybHeart et l’AirCar. Je dors aussi bien dans mon petit studio. J’y passe le moins de temps possible. Certains collègues m’imaginent obsédé par le fric, parce que je prends beaucoup de courses, de jour comme de nuit, de préférence les longs trajets. D’autres soupçonnent que, d’une manière ou d’une autre, ma vie est là.

Enfin seul, j’’écoute le moteur à hydrogène ronronner doucement. L’autopiste déjà éclairée me tend bientôt les bras. Je décolle et amorce le premier virage en douceur, en évitant la zone des drones. Le crépuscule sort le grand jeu. D’immenses nuages roses s’enroulent au-dessus du Longs Peak et du mont Elbert. Les arêtes rocheuses se la jouent diamant noir dans le contre-jour. On va se régaler ! Mais Zelda est toujours silencieuse.

— Tu es vraiment fâchée ?

Mais non, tu sais bien. Dis… Elle t’a plu, cette fille ?

— Ah, c’est ça qui t’inquiète ! Greg a insisté, mais sa sœur, non vraiment, aucun souci à te faire.

Il faudra bien que tu m’oublies pour de vrai, un jour. Que tu refasses ta vie.

— Je ne veux pas en entendre parler, tu le sais.

Cela fait déjà six ans, Sly.

— C’était hier… Regarde comme les montagnes sont belles…

Décris-les-moi. Dis-moi ce que tu vois, chéri.

Je glisse dans mes mots un peu du ciel flamboyant, un peu des lignes violettes des sommets, et beaucoup d’amour.

— Tu te souviens de notre première nuit à Rocky Mountain Park ?

Oui, répond-elle en riant. Comment l’oublier ?

J’enclenche le diffuseur de parfum, son parfum, choisi lors de notre voyage de noces à Paris ; elle lui est restée fidèle toute sa vie. Ce parfum, c’est un peu plus d’elle, tout autour de moi, avec sa voix langoureuse d’Italienne, ses expressions, et même ses accès de colère. Toutes les données de son collier IA ont été transférées dans la mémoire vive de l’AirCar : ses tutos culinaires, ses exclamations, ses messages vocaux, ses conversations… Tout. Tout ce qui m’a rendu fou d’elle, toujours, jusqu’à la fin, même quand elle n’était déjà plus que l’ombre d’elle-même.

Oh oui, je me souviens de notre première nuit à Rocky Mountain Park ! Un loup hurlait au loin et cela t’avait terriblement excité ! J’avais l’impression d’être entre les pattes d’un loup-garou !

— Que c’était bon, Zelda, cette nuit-là ! Et toutes les autres.

Je caresse la peau soyeuse du siège et j’emplis mes neurones de son parfum envoûtant.

— Je donnerai un rein pour retrouver ton corps chaud contre le mien, ma Zelda.

Je t’aime, murmurent les baffles, avec la plus belle voix de femme que j’entendrai de toute ma vie.

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line.marsan.autrice@gmx.com

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